Qu’est-ce qui vous a décidé à devenir journaliste?
"Le désir d’obtenir de vraies informations et de pouvoir les partager avec la population. Très jeune déjà, j’avais compris que celui qui détient l’information a le pouvoir. Au lendemain du génocide qui a emporté un grand nombre de mes concitoyens, je me suis décidé à devenir journaliste, et je me suis engagé à corriger les fautes des journalistes qui ont incité et attisé les haines au sein de la population. Je me suis donné pour mission de faire non de la propagande haineuse, mais du journalisme digne de ce nom."
En quoi consiste votre métier de journaliste aujourd’hui ?
"Depuis six ans, je travaille pour l’agence de presse Syfia Grands Lacs qui traite principalement des problèmes de société, de la justice et des droits de la personne, ainsi que de santé, d’environnement, et d’éducation. Je me suis spécialisé dans le reportage judiciaire et le journalisme environnemental."
Qu’en est-il de la liberté de la presse au Rwanda ?
"La liberté de la presse au Rwanda connaît divers obstacles. Le plus fréquent relève de la pénalisation des journalistes, dont les condamnations sont basées sur des « infractions élastiques » telles que la diffamation, l’injure, l’immixtion dans la vie privée des gens par voie de presse ou la diffusion de rumeurs. Les journalistes sont régulièrement traînés devant les tribunaux et condamnés à de lourdes peines, voire contraints de cesser d’exercer leur métier. On constate que le plus souvent les lois sur la diffamation sont utilisées pour exercer une pression sur les journalistes. Par ailleurs, un nombre important de journalistes rwandais sont en exil.
"Le deuxième grand obstacle réside dans le manque de professionnalisme des hommes des médias. Bon nombre de journalistes du Rwanda se lancent dans le métier sans formation ni encadrement. Or, lorsqu’ils commettent des fautes, celles-ci sont imputées à l’ensemble de la profession.
"Le troisième problème de la liberté de la presse au Rwanda est la pauvreté des hommes des médias, qui les conduit à se laisser corrompre ou à ignorer les règles du métier.
"La liberté de la presse existe pourtant dans les textes. Elle est notamment garantie par la Constitution et par la loi régissant les médias, mais elle est toujours bafouée par les "potentats" qui cherchent à faire taire les journalistes."
Qu’est-ce qui a motivé votre décision de créer JOLI - Journalistes Libres?
"Il est urgent de mettre un terme aux lois sur la diffamation et l’injure au Rwanda, afin de libérer la presse et de permettre aux langues de se délier. Ces infractions, chacun les interprète comme il veut. Les dérives professionnelles et les abus "du quatrième pouvoir" doivent être sanctionnés comme pour tous les citoyens, car nul n’est au dessus des lois. Mais notre combat est d’obtenir qu’en cas d’infraction, il y ait des peines « proportionnées », c’est-à-dire des amendes adaptées aux réalités locales et à la situation financière des organes de presse et des journalistes, ou bien des retraits de carte de presse pour une durée donnée.
"Notre décision de créer JOLI - Journalistes Libres, vise à mobiliser toutes les forces et les propositions des journalistes, des organisations des droits de la personne et des officiels en vue d’obtenir la dépénalisation des délits de presse. Quand chacun comprendra que la condamnation des délits de presse doit s’effectuer au civil et non au pénal, le législateur pourra facilement modifier les textes de loi."
Quel message souhaitez-vous faire passer aux autres journalistes et aux médias d’information en Afrique concernant la question de la diffamation et de l’injure?
"Mon message est le suivant: ’La meilleure arme contre les accusations de diffamation et d’injure reste le professionnalisme et le respect des règles du métier’. C’est pourquoi il faut s’engager sur la base de la Déclaration de la Montagne de la Table, la liberté de la presse étant la porte d’entrée vers la démocratie et l’Etat de droit."
Quelles sont les prochaines étapes du projet JOLI?
"Notre premier objectif est de nous installer dans un bureau, dans lequel nous pourrions notamment assurer une permanence. Cela nous permettrait de mettre en place un certain nombre de choses nécessaires au démarrage.
"Dans un premier temps, notre programme vise surtout à la mobilisation des gens autour de notre mission. Nous comptons organiser des ateliers, des débats, des émissions de radio et de télévision sur la déontologie, la loi régissant les médias et les dispositions répressives du code pénal du pays, la déclaration de la Montagne de la Table et celle de Chapultepec, les conventions internationales défendant la liberté de la presse, ainsi que sur le concept de la dépénalisation. Ces rencontres constituent en effet de vrais canaux de sensibilisation.
"Nous nous concentrerons ensuite sur la formation aux droits fondamentaux en mettant l’accent sur la liberté d’expression et le droit à l’information. Cela s’adressera au public en général, aux hommes politiques, aux étudiants, etc. En parallèle à ces ateliers, JOLI rencontrera des groupes ciblés pour informer et débattre.
"Enfin nous souhaitons défendre les droits des journalistes et des médias devant les tribunaux. La plupart de journalistes en procès plaident sans avocat en raison de leur manque de moyens financiers. Nous comptons donc constituer une équipe d’avocats qui puissent les assister."
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