A l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC), sans salaire ni formation, des dizaines de journalistes improvisés créent des radios avec les moyens du bord pour essayer d’informer les populations. Mais ils sont confrontés à la misère, aux menaces et aux difficultés de toutes sortes. Et forcément, la qualité de l’information s’en ressent.
Il est à peine 9 heures du matin et déjà, comme tous les jours, plusieurs personnes se bousculent devant les tableaux d’affichage de l’organisation non gouvernementale Héritiers de la Justice et d’autres associations. Y sont placardés les derniers comptes rendus de l’Assemblée nationale, les rapports des conseils des ministres ou encore des copies d’articles sur la RDC, publiés dans les journaux de la capitale ou des pays européens. A Bukavu, chef-lieu de la province du Sud-Kivu, c’est pratiquement le seul moyen de s’informer sur ce qui se passe dans le pays, en Afrique et dans le monde. Plus au nord, à Goma, au Nord-Kivu, ce sont les bars qui arrêtent systématiquement la musique à heures fixes pour permettre à leurs clients d’écouter le bulletin de RFI, de la BBC ou de Deutsche Welle. Si ce n’est pas, comme dans la Plaine de la Ruzizi, l’association Le Messager du Peuple qui achète chaque semaine à Bujumbura, capitale du Burundi, les journaux européens pour les mettre à la disposition du public dans sa petite salle de lecture. « Même datant de plusieurs mois, l’information est toujours récente, affirme Jean-Marie. C’est pour nous le seul moyen de savoir ce qui se passe à Kinshasa ou ailleurs dans notre pays. C’est lamentable, mais c’est ça le Congo ! » Tout aussi ingénieux, le responsable du marché de Walungu, à 50 kilomètres de Bukavu, a installé des hauts parleurs grâce auxquels vendeurs et acheteurs peuvent suivre les actualités.
Tous les moyens sont bons pour informer. Le journaliste de radio Jean Kafunga est inconsolable : « Comment voulez-vous que nous fassions correctement notre travail sans salaire ni contrat de travail, sans matériel ni réelle formation, avec de surcroît l’impossibilité d’accéder aux sources officielles et étant confrontés aux menaces incessantes des autorités et des forces de sécurité ? » Ce que renchérit son confrère Alain Bahati, un ancien de la presse écrite : « N’oublie pas de rappeler que sur tout l’Est du pays, soit les trois quarts de l’Union Européenne, pas un seul journal sérieux ne paraît, il n’existe aucune imprimerie et les seules publications disponibles sont les bulletins de liaison des associations locales, plus soucieuses de justifier les financements reçus de leurs bailleurs de fonds que d’informer réellement la population. »
L’Etat s’en fiche. Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, des guerres et rébellions de tous genres ont frappé la RDC, plaçant à la tête du pays et des institutions des personnes peu soucieuses de voir étalées au grand jour leurs activités, souvent peu compatibles avec la démocratie et la bonne gouvernance. Sans aucune subvention ni aide de l’Etat, des jeunes se sont mobilisés pour essayer d’informer leurs concitoyens sur la marche du pays et du monde, le plus souvent en montant de toutes pièces des radios communautaires qui n’émettent, pour la plupart, que sur 5 à 10 kilomètres à la ronde.
« Au moins les habitants de nos villages ont accès aux conseils agricoles et d’élevage, aux règles d’hygiène élémentaire et aux recommandations pour l’éducation des enfants, la conservation de la nature ou la conservation des aliments. Quand nous le pouvons, nous organisons des débats politiques, à nos risques et périls », souligne Mutere Kifara, le directeur des Messagers du Peuple.
On a ainsi vu apparaître des petites radios locales bricolées à partir d’émetteurs, d’autoradios rafistolés, alimentés par des batteries de voiture ou de petits groupes électrogènes pour les plus chanceux. Selon l’Union nationale de la presse du Congo, section du Sud-Kivu, pas moins de 77 radios émettent à travers la province, employant environ 520 journalistes. Impayés et peu informés de leurs droits, ceux-ci n’ont pour moyen de survie que le « coupage », cette pratique répandue dans le pays et qui consiste pour les journalistes à couvrir les manifestations officielles en échange d’un petit pécule -de 5 à 10 dollars à chaque sortie, faisant ainsi l’éloge de ceux-là mêmes dont ils désapprouvent le système de gestion de l’Etat et de la chose publique. « C’est l’unique moyen de nourrir nos enfants et de les envoyer à l’école, reprend Jean Kafunga. Gare à ceux qui refusent de se plier à la pratique : soit on les empêche de travailler d’une façon ou d’une autre, soit ils deviennent la cible de la police et des services de sécurité. » Pour rappel, huit journalistes ont été assassinés au Congo depuis 2005, dont quatre dans la seule ville de Bukavu. Plusieurs autres ont dû quitter le pays. Ceux qui restent se voient obligés, soit de changer de métier soit de pratiquer l’autocensure.
Les conséquences de ce système sont nombreuses. D’une part, les habitants ne sont guère informés sur ce qui se passe autour d’eux, donc sur le présent et l’avenir de leur pays. D’autre part, ils n’entendent à la radio et ne voient à la télévision que ce qu’on veut bien leur montrer et leur faire écouter, à savoir les « exploits » de leurs dirigeants qui en réalité se complaisent à se remplir les poches au détriment de la population martyrisée et paupérisée à outrance. Ainsi l’inauguration d’un petit pont ou encore le don par un ministre de quelques tôles à une école ou de quelques matelas à un dispensaire de village occupent la une de l’actualité pendant des semaines, alors que personne ne sait exactement ce qui s’est dit au dernier conseil des ministres ou au Parlement.
Quelle issue ? Chaque fois qu’on lui pose la question, Alain Bahati part d’un grand éclat de rire avant de répondre, amer : « La meilleure solution serait que l’Etat s’engage en faveur des médias indépendants, mais ce n’est pas sa préoccupation, bien au contraire. On ne peut compter que sur le soutien matériel et l’expertise professionnelle d’organisations internationales et autres associations de journalistes. »
Déo Namujimbo, Journaliste indépendant du Sud-Kivu





