Le 22 août, le Président du Kenya Mwai Kibaki a refusé de signer une loi controversée sur les médias, qui aurait exigé des journalistes qu’ils révèlent leurs sources. Si cette initiative a été saluée par les défenseurs de la liberté de la presse dans le pays et à l’étranger, les médias kenyans restent prudents, craignant l’introduction éventuelle de lois draconiennes similaires.
Un amendement de dernière minute imposant aux journalistes de divulguer leurs sources à la justice a été introduit le 4 août lors de la phase finale d’élaboration du Code de la Presse du Conseil des Médias du Kenya, adopté par une minorité des députés. Cet amendement, qui aurait conduit à la création d’un conseil imposant aux journalistes de s’inscrire auprès du gouvernement, attendait l’approbation du président pour entrer en vigueur.
En dépit des arguments de certains députés selon lesquels cette loi renforcerait l’éthique journalistique, le Président Kibaki a rejeté le texte de loi, en disant qu’il “allait à l’encontre des efforts démocratiques fournis par le pays ces dernières années.” Les opposants à la loi, qui ont estimé que celle-ci risquait de compromettre la liberté de la presse, d’intimider les sources et d’exposer les médias à des poursuites inutiles, ont salué la décision du président.
"En refusant de signer ce texte, le Président Kibaki a fait preuve d’une réelle volonté de défendre les acquis de la liberté de la presse au Kenya", a déclaré dans un communiqué l’organisation de défense de la liberté de la presse Reporters Sans Frontières (RSF). "La confidentialité des sources est un principe incontournable. Le texte de loi doit être révisé et libéralisé, et nous espérons que le résultat correspondra davantage aux standards internationaux."
L’initiative du président fait suite à une vague de protestations, notamment une manifestation organisée le 15 août à Nairobi par des membres de la presse qui s’étaient baillonnés la bouche pour symboliser les effets de cette loi.
Après avoir refusé de signer le code de la presse, Kibaki, qui brigue un second mandat en décembre, a appelé le parlement à supprimer la clause incriminée. Il faudra maintenant que la loi, dont l’amendement a été adopté par une minorité de députés (27 sur 222), obtienne 65 pour cent des votes du parlement pour faire annuler la décision du président.
Le ministre kenyan de l’Information, Mutahi Kagwe, a annoncé par la suite que le gouvernement retirait le projet de loi sur la Communication, qui contenait des restrictions sur la propriété des médias et des clauses accordant au gouvernement de très importants pouvoirs pour les enquêtes et les saisies sans avoir besoin d’une approbation judiciaire ni parlementaire, en cas de présomption de “menaces à la sécurité nationale.”
Alors que Kibaki a été salué pour sa décision, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de l’introduction éventuelle d’une législation tout aussi draconienne. David Makali, le directeur de l’Institut des Médias au Kenya, reste prudent.
“Tout en nous félicitant du rejet de la loi par le président, nous considérons cela comme une victoire temporaire,” a indiqué Makali à RAP 21. “Nous devons être prudents car le parlement peut réintroduire une telle législation ou une loi similaire qui menacerait la liberté de la presse et la liberté d’expression.”
Le secrétaire général du Syndicat des Journalistes kenyans, Eric Orina, s’est dit persuadé que cette loi et son rejet avaient été planifiés. “Tout cet effort, de l’élaboration du projet de loi sur les médias en 2007, à sa soumission au Parlement, en passant par son adoption et son rejet final par le Président, constitue un effort calculé pour marquer des points à l’approche des élections présidentielles”, a dit Orina à RAP 21. “Le Président Kibaki et ses conseillers savaient très bien que le projet de loi était impopulaire, non seulement auprès des médias mais aussi du grand public.”
Makali, pour qui le danger de cette loi était d’accabler les journalistes de poursuites judiciaires en les obligeant à divulguer leurs sources, a précisé qu’il existait déjà au Kenya des lois limitant la liberté de la presse.
“Nous n’avons pas accès aux documents gouvernementaux, ni aux documents du secteur privé, et l’absence d’accès à l’information est la plus grande cause de frustration citée par les journalistes kenyans”, a précisé Makali. “La campagne pour favoriser l’accès à l’information est devenue notre priorité aujourd’hui, car sans cela les journalistes ne peuvent pas dénoncer la corruption. C’est pourquoi toute nouvelle législation présentée au Parlement doit aborder ce point, ce qui n’était pas le cas du Code de la presse.”
Makali a ajouté que les responsables gouvernementaux tentaient souvent d’intimider les journalistes, et que ces pratiques ainsi que le cadre juridique de la profession devaient changer. “Jusqu’à ce que ces changements aient lieu, le processus démocratique ne pourra pas s’enclencher”, a-t-il estimé.
“Il doit y avoir une intervention au plan national et international pour s’assurer que des lois similaires au Code de la presse du conseil des médias puissent être interjetées, et pour supprimer tout autre obstacle juridique, en particulier l’absence d’accès à l’information”, a-t-il ajouté. “La clé du changement, toutefois, est entre les mains du Parlement, et c’est à ce niveau-là que nous devons faire pression à présent.”





